ENTREZ VOS MOTS CLES

À Potosi nous avons tous les 2, chacun à notre tour pendant que l’autre restait avec les enfants, visité la mine du Cerro Ricco. C’est la plus grande mine de Bolivie, dans laquelle près de 9 000 hommes extraient tous les jours de l’argent, du zinc ou de l’étain dans des conditions hallucinantes. Nous avons été au même endroit, presque au même moment, mais nous avons vécu des expériences totalement différentes. Récit à deux voix.

 

Vendredi matin, Caroline.

Dès les premiers pas à l’intérieur du tunnel, j’ai senti que j’allais vivre une vraie épreuve. Le plafond du tunnel était bas, il nous fallait marcher courbés, la tête fixée vers le sol pour que la lampe éclaire bien nos pas. Dès que j’essayais de me relever, je me cognais la tête contre un tuyau et ma lampe tombait, ça me mettait du stress. Tout était gris, la poussière volait partout devant nos yeux, et notre guide, Wilson, nous avait bien expliqué qu’il ne fallait pas quitter son masque. Pourtant ce masque m’étouffait, je n’arrivais pas à respirer. C’était très difficile pour moi d’avancer de cette façon.

Avant d’entrer dans l’enfer de la mine

On était une dizaine, de toutes nationalités, on se suivait à la queue-leu-leu dans les tunnels en suivant Wilson. Il y avait parfois d’énormes trous sur les côté, j’avais la trouille de tomber dedans.

Peu après notre entrée dans la mine, Wilson s’est arrêté et nous a montré un tunnel plus étroit, où nous ne pouvions aller que deux par deux. Il fallait faire vite, prendre une photo et revenir. Je n’ai pas compris ce qu’on était censés voir, j’ai juste réalisé qu’il y avait beaucoup plus de poussière d’un coup, c’était un vrai brouillard, on ne voyait pas à 1 mètre. Et puis j’ai entendu un bruit très fort, tac-a-tac-tac-a-tac, et j’ai distingué dans le nuage gris deux hommes, de dos, qui perforaient à l’horizontale le fond du tunnel avec des sortes de marteaux-piqueurs. C’était assourdissant et étouffant. C’était dingue. J’ai réagi comme un automate, j’ai fait ce qu’avait dit Wilson, j’ai appuyé sur le bouton de mon téléphone et j’ai fait demi-tour immédiatement.

Les deux hommes forant le bout du tunnel avant d’y placer de la dynamite

En ressortant de ce tunnel j’avais les jambes en coton, avec l’impression qu’elles ne pourraient plus me porter plus loin. Depuis le début je respirais mal, alors j’ai retiré mon masque, je sentais que j’hyperventilais, mon cœur battait très très vite. Dès qu’elle voyait que mon souffle changeait, Chantal, une Française médecin que nous y avions rencontrée à Tupiza, me parlait, et ça m’aidait beaucoup. Je me suis demandé ce que je faisais là, ce que je cherchais. Me prouver que je pouvais le faire ? Voir en vrai de quelle façon l’argent de la jolie bague que j’ai laissée en France est extrait du fond de la terre ? Pour raconter en tout cas, sûrement. Je me suis concentrée là-dessus. 

 

En fait, pendant ces 90 minutes passées à l’intérieur de la montagne, j’ai géré mes difficultés physiques et mes angoisses émotionnelles. J’ai essayé plein de techniques. Quand on a rampé pour passer par un tout petit conduit plein de graviers et de poussière, j’ai demandé à mon cerveau de sortir de là et je me suis imaginée chez moi, sur mon canapé. Quand on est sortis de ce conduit dans une grosse poche d’air où il y avait un gros filon d’argent, de plomb ou de zinc – je ne sais plus, je n’entendais plus – et qu’une jeune Russe a fait un début de crise de panique, j’ai fermé les yeux pour ne pas être contaminée par son angoisse. Après cet épisode, j’ai décidé de me focaliser sur un élément très concret : j’avais un gros caillou dans ma botte. Pendant les 10 minutes de marche qui ont suivi, je n’ai pensé qu’à ce caillou, à la forme qu’il devait avoir, à son côté piquant qui me rentrait dans le talon. Lorsqu’on s’est arrêté dans une cavité « par sécurité » parce qu’une équipe devait faire exploser de la dynamite, j’ai bien pensé à mon caillou, que je sentais même sans bouger. Les explosions m’ont paru lointaines, des gros bruits sourds, « pour les mineurs elles sont comme une musique bienheureuse, car elles annoncent de nouveaux trous, donc de nouvelles trouvailles potentielles de minerais», nous a expliqué Wilson.

Le premier mineur qu’on a croisé n’avait pas vingt ans. Il s’est arrêté devant moi, son visage hyper tendu et ruisselant de sueur à quelques centimètres du mien, je sentais son souffle court. Je me suis concentrée sur ce qu’il disait à Wilson, en prenant des notes dans ma tête pour ne pas me laisser gagner par l’émotion, en me disant que je pourrai raconter plus tard ce que ce jeune homme vivait.

Ensuite on a rencontré régulièrement des mineurs en plein travail, chacun couvert de poussière, transpirant, poussant sa brouette remplie de cailloux, le regard dur et la joue gauche toute bombée remplie de feuilles de coca . On lui offrait la bouteille de jus de fruits, le paquet de coca, la bière ou la bouteille d’alcool que nous avions apportée. À chaque fois, j’essayais de ne pas penser à tout ce que je savais déjà de sa vie ; son addiction à la coca ou à l’alcool, ses problèmes aux poumons qui lui feraient cracher du sang dans quelques années, son espérance de vie de 45 ans maximum. Surtout ne pas penser à ces 8 millions de mineurs, selon les historiens, qui sont morts dans ces tunnels depuis la découverte du premier filon dans cette montagne en 1545. Ne pas penser à tous ces enfants qui y ont travaillé ou y travaillent encore – Wilson est entré à 8 ans à la mine, et d’après lui environ 200 adolescents de moins de 18 ans y travaillent actuellement, mais il n’y aurait plus de tout jeune enfant. 8 ans c’est plus petit que mon Nino. Voilà, trop tard, j’y ai pensé, j’ai re-ventilé et mes yeux se sont embuées tout de suite. Je m’en suis vraiment voulue parce que Wilson nous avait bien dit qu’il ne fallait avoir de pensées négatives dans la mine, qu’il fallait être positif devant les mineurs, et moi voilà, je ne pouvais pas lutter, tout ça me bouleversait trop…

Faire des allers-retours 10 fois, 100 fois dans la journée pour vider les cailloux…

 

La fin de la « visite » s’est mieux passée, je respirais mieux, je me concentrais simplement sur ce que je voyais et entendais, sans imaginer plein de choses à côté. Ce n’était tout de même pas une partie de plaisir, loin de là, et quand j’ai littéralement vu « le bout du tunnel », mon cœur s’est à nouveau emballé à l’idée de retrouver la lumière et l’air extérieur. Immense soulagement d’être enfin sortie de cet enfer… J’ai vu aux yeux rougis de deux autres jeunes filles que je n’étais pas la seule à avoir vécu ce moment comme une véritable épreuve. Je n’en tire aucune honte, aucune fierté non plus. J’ai vu comment fonctionne une mine d’argent en 2018, et ça ne m’a pas paru très différent de ce que cela devait être il y a quelques siècles. J’ai trouvé ça dur, j’ai trouvé ça triste, j’ai trouvé ça injuste et inhumain. J’ai vu ce qu’est un des métiers les plus difficiles du monde. Je crois que je n’oublierai jamais.

 

Tableau du peintre Huanka, en 1970

 

Vendredi après-midi, Marc

J’ai croisé Caroline 3 minutes avant de partir à mon tour pour le Cerro Rocco. Juste le temps de comprendre que ça avait été très difficile pour elle.

Quelques minutes après l’entrée dans la mine, un des deux Anglais qui m’accompagnaient s’est senti très mal. Il a préféré sortir tout de suite et sa femme l’a accompagné. Je me suis retrouvé tout seul avec Wilson, le même guide qu’avait Caroline le matin-même, et j’ai senti que j’allais vivre un moment très spécial.

C’était donc un vendredi après-midi, il y avait moins d’activité que le reste de la semaine, et il y avait aussi moins de poussière. Je n’ai eu aucun mal à respirer, même quand il a fallu ramper dans certains passages très bas et très étroits.

Pendant toute notre marche, on a tourné, monté, descendu, re-tourné, j’aurais été incapable de m’orienter mais Wilson connaît la mine comme sa poche.

On a discuté avec chacun des mineurs qu’on a croisés, et il fallait boire un coup à chaque fois. De la bière, ou le fameux alcool à 95° qu’ils avalent cul sec pour supporter ce travail inhumain. On parlait de leur travail, du mien, de leurs enfants, de mes enfants, de nos pays si différents.

À un moment, Wilson m’a proposé d’allumer une mèche de dynamite qui était déjà enfoncée dans le mur, j’ai rigolé en me disant que c’était une bonne blague. Mais il a allumé la mèche et m’a dit qu’on avait 3 minutes pour partir à l’autre bout des tunnels, alors je n’ai pas traîné. Le bruit de l’explosion a fait un énorme « wouffffff » étouffé et on a senti tout bouger. Wilson était super serein, je n’ai jamais eu d’inquiétude.

En fin d’après-midi on s’est retrouvés dans l’endroit le plus important de la mine ; devant la statue du diable. Il a une cigarette au bec, il est couvert d’offrandes, et il a une érection démentielle, en signe de fertilité – pour qu’il aide la Patchamama à donner beaucoup de bons minerais aux mineurs. On s’est assis avec dix mineurs, la bière à la main, devant cette statue sous la terre. C’était surréaliste. Et ce qui l’était le plus, c’est que tout était normal. Comme si on était à l’apéro, entre copains. On a beaucoup rigolé, fait de grosses blagues sur le fameux engin du diable, bu encore cet alcool. Un instant ils sont redevenus graves, en parlant de ce novice qui avait eu des problèmes avec sa lampe frontale, et dont personne n’avait de nouvelle depuis son entrée dans la mine le matin-même. Il allait peut-être falloir le chercher… après. En les regardant l’un après l’autre, je voyais bien que la plupart des mineurs autour de moi étaient complètement défoncés, à la coca et à l’alcool. L’un d’eux était là depuis 3h du matin, et il allait finir sa journée à 18h… comment pouvait-il tenir autrement ?

El Tio, le diable de la mine

En sortant de la mine, j’ai réalisé que j’avais vécu une expérience hors du commun. Pendant ces deux heures, je me suis presque senti mineur. Je suis reconnaissant à ces hommes de m’avoir accepté de cette façon, et j’ai été heureux de partager ces moments particuliers avec eux. Moi non plus, je n’oublierai pas.

 

 

 

share
claveria
juin 3, 2018 at 16:37 Répondre

Hello ,les amis.le salar d Uyuni est pour moi la découverte la plus stupéfiante de nos voyages,quant à la mine de Potosie, j adhère à la vision de Marc.
une question à tous:en quoi ce voyage va changer votre manière d être, de vivre…..dans le futur?c est juste une question de philosophie pratique……bisous des Claveria

MalakFamily
juin 3, 2018 at 19:15

On va réfléchir à cette question ! Pour l’instant on sent que ça bouge mais on ne sait pas trop dans quel sens… à bientôt, BiSes à vous !

Papito
juin 4, 2018 at 00:42 Répondre

Il y a aussi, je crois, des grandes cérémonies dans ces tunnels miniers pour rendre hommage à Pachamama. On imagine l’impact de ces mines sur la vie des gens…Un peu de froid dans le dos..
Le Pérou vous attend bientôt; les paysages seront plus verdoyants dès la fin de l’Altiplano, vous allez manger du cochon d’Inde et parler encore plus du foot.

Madine
juin 4, 2018 at 14:34 Répondre

J’ai aussi mal respiré que toi en lisant ton article au cœur de la mine…
Tu as réussi à y rester pour témoigner. Bravo!

Marion sister
juin 5, 2018 at 00:36 Répondre

Est ce qu’on vous a déjà parlé de complémentarité entre vous deux;) ! hyper intéressant les 2 visions, et vraiment au top vos deux récits

Marion mayette
juin 6, 2018 at 14:26 Répondre

Je rejoins Marion, quand on vous connaît on la perçoit déjà, quand on vous lit c’est encore plus fort… quant à ce que vos enfants en perçoivent, c’est juste magnifique et formidable. J’ai envie de vous serrer dans mes bras pour vous féliciter d’être ce que vous êtes, vous embrasser très fort et vous laisser repartir vers la suite de vos aventures.
Hasta luego amigos

Cyril
juin 8, 2018 at 00:17 Répondre

Il est fort en émotions ce récit !

sylvie Risoul
juin 8, 2018 at 20:36 Répondre

Curieux qu un lieu si dur pour les mineurs soit ouvert au public. Impressionnant mais qui rend mal à l aise par son voyeurisme.
J espère que les mineurs reçoivent les recettes des visites.

Alexandra
juin 19, 2018 at 23:31 Répondre

coucou ma belle, à l’époque je n’ai pas osé y aller. J’ai attendu Alain sur une terrasse en lisant un livre. En lisant ton récit, je comprends que j’ai bien fait… J’aurais réagit très similairement. Très fort votre récit et comme toujours si bien rédigé. Je vous embrasse Alex

MalakFamily
juin 23, 2018 at 05:59

Oui, sacrée expérience vraiment…

Tatie Julie
juin 26, 2018 at 23:02 Répondre

Snif encore….en lisant vos 2 récits….j’en tremble encore

ARTICLE SUIVANT

LAISSEZ UN COMMENTAIRE

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.