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Babilonia, c’est le nom de la favela de Rio de Janeiro dans laquelle nous habitions, tout en bas. Notre amie Marielle nous avait proposé ce jour-là de nous guider à travers ses ruelles pour voir la vue, tout en haut.

***

 

Plus on monte, plus c’est de travers

Babilonia, comme toutes les favelas, s’est construite sur les flancs d’un morro, une colline boisée au-dessus de la plage et des immeubles cossus. Les habitations se sont ajoutées les unes aux autres, s’empilant comme des Kapla, et grignotant la montagne. Dans le « bas » de Babilonia, la vie est celle d’un quartier populaire classique, il ne se passe « jamais rien » nous a-t-on dit. Jamais rien de ce qu’on entend à la radio. Il y a même deux pousadas – les auberges brésiliennes comme celle où nous logeons- et deux petits restaurants très sympas, des minis terrains de foot et un immeuble de 4 étages fraîchement repeint, dont on voit l’intérieur des appartements, on aperçoit des grands canapés et des écrans plats.

Petit à petit la route s’arrête, et il faut emprunter les ruelles étroites, à travers des escaliers pentus. Les marches sont de guingois, faites en ciment ou en bois, parfois complètement effondrées. Plus on monte, et plus c’est de traviole. Tout en bas de la favela des moto-taxis vous montent en quelques minutes jusqu’aux derniers endroits accessibles à moteur, mais sinon il faut grimper. Dans certaines favelas il paraît qu’il y a même des téléphériques.

Cet après-midi là il y avait peu de monde dans les petites rues. J’imaginais la favela comme un endroit très bruyant, grouillant, et en avançant c’est le silence qui m’a frappé d’un seul coup. En réalité, plus on monte, moins il y a de bruit. On sentait les présences, tout de même, derrière les rares fenêtres qui ont des rideaux ou sur les toits des baraques en brique. On a croisé des jeunes filles qui descendent en ville, des vieux messieurs sur un balcon, qui faisaient la sieste sur leurs chaises avec la télé au fond qui diffusait un match de foot. En levant les yeux vers une terrasse de fortune, on a apercu un couple d’ados amoureux qui s’embrassaient discrètement, comme dans toutes les villes du monde. Mais en levant la tête on a vu aussi des jeunes garçons postés sur les toits, vigies appliquées pour le compte de leur bande. De temps en temps, on entendait un sifflement. Suivi tout de suite d’un autre sifflement, message codé qui lui répondait depuis un autre toit, dans une autre petite rue. 

 

Plus on monte, plus c’est chaud

Pendant notre ascension, on a croisé plusieurs policiers qui font partie des Unités de Police Pacificatrices installées dans les favelas pacifiées. Parfois, ils se trouvaient à une dizaine de mètres d’un guetteur de la favela dont la crosse du pistolet dépochait de la poche. Seul un escalier les séparait. Dans ce cas, qui surveille qui ? Chacun sait que l’autre est là, chacun sait ce que l’autre fait. Celui qui est en bas de l’escalier, avec son gilet pare-balles, ne monte que quand il faut et le monde d’en haut, celui des trafics en tous genres, sait apparemment les limites qu’il ne doit pas franchir. Pourtant, trois nuits auparavant, la police était montée tout en haut de Babilonia et elle avait abattu un trafiquant. « En bas » on l’avait appris le lendemain, ça nous avait fait très bizarre.

Arrivés tout en haut, juste avant de sortir de la favela, on est tombés sur un campement gardé par six hommes. En les saluant, d’un coup d’œil Marc et moi avons aperçu trois kalachnikovs posées pas loin. Les enfants ne regardaient pas du tout par là, ils n’ont rien vu du tout. Un de ces hommes était le chef de la favela, il avait des énormes tatouages. Il a discuté avec Marielle, il avait une voix étrange, toute cassée. Marielle avait son sourire immense et elle a plaisanté en avançant comme si tout ceci était tout à fait naturel. En fait, c’est naturel, pour eux tous. C’est juste que nous, nous ne connaissons pas les règles de cet univers. On s’est souhaité mutuellement une bonne journée et on a continué notre chemin.

 

Plus on monte, plus c’est dur

Au sommet de la favela c’est très clair : plus on est haut, plus on est pauvre. Un des quartier supérieurs est même complètement défoncé. L’impression que cela nous a donnée, c’est que les constructions n’ont jamais été achevées – les briques rouges sont à nu, le toit n’est pas terminé, il y a des amas de ferraille partout – ou alors qu’elles ont été bombardées, avec des plafonds effondrés et des portes à moitié ouvertes, comme dans les photos-reportages sur les villes en guerre. On s’est demandé s’il est vraiment possible que des gens vivent ici, mais oui, c’est possible. Mais il y en a pour qui c’est encore plus dur.

Les plus pauvres de toute la population de la favela vivent dans les habitations les plus élevées ; des cabanons faits de terre glaise et de toit en tôle ou en plastique. Il n’y a plus d’escalier pour y accéder, on est passé par le seul chemin boueux qui y mène. Je n’imagine même pas comment ces habitations peuvent tenir le coup quand il pleut, comme l’autre jour, et que l’eau dégringole le long de la colline. On a pensé à Madagascar.

 

Mais plus on monte, plus c’est beau

Quand nous sommes arrivés tout en haut du morro, l’horizon s’est ouvert soudainement, comme par miracle, et on a respiré très profondément ; c’était un immense bol d’air après les déambulations oppressantes dans les escaliers de Babilonia. Au sommer, tout est calme, il n’y a personne. On domine Rio, mais avec un angle nouveau. D’un côté on embrasse tout le panorama depuis le Corcovado jusqu’au pain de sucre. Et de l’autre, c’est une vue superbe et inédite sur Leme puis Copacabana, leurs plages et leurs immeubles cossus. On a mieux compris mieux pourquoi Marielle aimait monter sur cette colline. J’ai repensé au roman « Samba triste » que j’étais en train de lire, où un petit garçon d’une favela explique pourquoi le gouvernement brésilien veut détruire tous les bidonvilles : « parce que c’est nous qui avons la plus belle vue du monde ». 

 

En quittant Babilonia

Sur le chemin du retour, on a traversé des quartiers plus vivants, avec des murs colorés par des artistes de street art. C’était la fin de la journée, les adultes rentraient du travail et les enfants de l’école, des petits garçons jouaient au foot.

Juste au moment où nous quittions le quartier, une voix s’est élevée depuis des hauts-parleurs. Elle expliquait que des funérailles auraient lieu le lendemain, dans Babilonia ; c’était l’enterrement du trafiquant tombé l’autre nuit – la réalité ultra violente du quotidien d’une favela, même pacifiée. Pourtant on a réalisé à ce moment-là qu’on n’avait jamais eu peur. Grâce à Marielle qui nous a guidés dans ces escaliers en nous expliquant la vie de la favela, à aucun moment nous ne nous sommes sentis en danger – mais sans cesse nous avons senti que nous ne faisions pas du tout partie de ce monde. On n’était pas là pur faire une étude, encore moins pour juger. Pendant cette marche jusqu’au sommet de la favela on a surtout observé. On ne peut pas dire qu’on a « compris » ce monde parallèle. On peut juste dire qu’on a vu « en vrai » que Rio ce n’est pas que les superbes paysages, les belles plage et la caipirinha. En quittant Babilonia on s’est dit que Rio avait du travail, beaucoup de travail à faire pour ses favelas.

En nous retournant vers la colline, nous avons aperçu tout à coup un immense papillon, puis un deuxième, et un troisième, tout en haut dans le ciel. Des cerfs-volants multicolores, tirés depuis les toits par des enfants très doués. Ces papillons de papier dansaient, virevoltaient, redescendaient à toute allure avant de repartir en flèche, en s’échappant très haut au-dessus des murs de la favela. On a su après que les enfants s’entraînaient pour le prochain concours de cerf-volant sur la plage, quelques jours plus tard. Mais là, au milieu de nos réflexions sur l’avenir des favelas de Rio, ça ressemblait à la dernière scène d’un film, quand le réalisateur veut donner une touche d’espoir finale. Plus on monte, plus il faut rêver…?

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odette tillous
avril 19, 2018 at 23:07 Répondre

Super tes reportages, Caro. Tu me fais rêver et voyager au travers de tes lignes. Je vous embrasse tous les 5
Odette

Noelle et Philippe D.
avril 20, 2018 at 16:00 Répondre

Bravo, CAROLINE, pour ce « voyage » très émouvant à travers votre favela « Babilonia », qui décrit si bien cette atmosphère unique et oppressante, propre à RIO…jusqu’au moment où l’on débouche tout en haut sous le grand ciel bleu devant ce panorama merveilleux et apaisant…

Merci affectueux.

NOEPHI

Marion Mayette
avril 23, 2018 at 09:28 Répondre

À lire tes lignes, j’avais l’impression de glisser dans la Cité de Dieu, ce film incroyable qu’on avait découvert ensemble. Ces marches seront certainement mémorables pour les enfants, et vous deux, et qu’elle belle image que le clap de fin ! Je vous embrasse

Marion Mayette
avril 23, 2018 at 09:28 Répondre

À lire tes lignes, j’avais l’impression de glisser dans la Cité de Dieu, ce film incroyable qu’on avait découvert ensemble. Ces marches seront certainement mémorables pour les enfants, et vous deux, et quelle belle image que le clap de fin ! Je vous embrasse

Marielle
mai 11, 2018 at 04:39 Répondre

Merci à vous tous pour cette balade!
💛💚💛💚💛

Takeo
octobre 29, 2018 at 17:55 Répondre

J’y avais passé 15 jours en 1987 en pleine période de carnaval ! Ce fut chaud à tous les niveaux !

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