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Ce sont celles de cette église au milieu de la place, dans ce petit village de San Juan Chamula, au coeur du Chiapas. Enfin… pour être exacte : vous ne verrez jamais ce qui se passe à l’intérieur de cette église. Aucune image ne vous le montrera, il faudra aller là-bas. À partir du moment où vous passez sous le porche de l’église, vous ne devez pas sortir votre appareil photo, et on ne rigole pas avec ça. Il est interdit de photographier dans l’église car les habitants de cette région pensent que les photos apportent le mauvais sort sur leurs cérémonies.

En revanche vous pourrez voir, sur les photos de notre gazette, cette procession d’hommes avec une peau de mouton blanche sur le dos, lançant des pétards très haut dans le ciel ou portant des bols d’encens brûlant. Ils ont traversé tout le village par la grand-rue jusqu’à l’église. Ce sont des hommes de la ville de San Cristobal de Las Casas, qui viennent rendre hommage à leur saint. Cette cérémonie a lieu une fois par an, mais il y a tout le temps des cérémonies différentes ici.

Il y a une photo aussi que vous avez vue, en une de cet article ; c’est celle du groupe de mariachis, tous superbes avec leur pantalon serré vert olive avec des attaches dorées, leur petite veste cintrée, leur énorme noeuf papillon jaune. Chacun d’entre eux porte haut son instrument ; un violon, une énorme ou une toute petite guitare. Ils sont sérieux comme tout, et leur musique est exactement celle qu’on entend dans les films de cow-boys, où il y a toujours des musiciens mexicains à un moment ou un autre. Mais vous ne verrez rien d’autre.

Vous ne verrez pas la photo qu’on aurait pu prendre en entrant dans l’église, en découvrant ces murs et ces plafonds tout blancs. Remarquez, elle aurait été toute floue à cause des fumées d’encens qui piquent les yeux et qui donnent tout de suite une ambiance un peu mystique. On comprend immédiatement  qu’on n’est pas dans une église « normale ». Il y de grandes tentures de couleurs suspendues au-dessus de nos têtes et de chaque côté de la nef, des alignements de vitrines avec des statues de saints et de saintes. 

Vous ne verrez pas la photo de cette famille, sur un côté, assise par terre. La mère a posé devant les siens une vingtaine de cierges très fins qu’elle a allumés les uns après les autres, très rapidement. Le mari, les enfants et les petits-enfants prient en regardant les flammes. Quand la cire a complètement fondu et qu’il ne reste que quelques flammeches au milieu d’une flaque, le père prend une poignée d’épines de pin dans sa besace et dessine des signes étranges sur la cire. C’est dingue, et c’est complètement mystérieux. En tout cas on comprend enfin pourquoi on a croisé tant de sacs d’épines sur la route, il y en a partout.

Vous ne verrez pas non plus la photo du vieil indien, assis de l’autre côté, la main sur un drôle de carton. Il prend le carton qui et le secoue au-dessus de la cire de bougie déjà étalée. Quand il le repose, le carton bouge tout seul, et on aperçoit dans l’ouverture la tête d’un poulet. Quelques mètres plus loin une très vieille dame au visage tout plissé et buriné fait passer un petit paquet enrobé dans du papier journal autour d’un jeune homme prostré sur une chaise. Dans le même mouvement, elle souffle sur l’homme en expirant très fort. Pour le bénir? Faire s’envoler une malédiction? On n’ose pas poser de question, et de toute façon il paraît que beaucoup de paysans ici ne parlent pas l’espagnol.

Vous ne verrez pas la photo de cette autre vieille dame au visage parcheminé et aux cheveux tout gris noués en tresse, agenouillée elle aussi sur le sol de l’église. Une jeune femme est à côté d’elle, elle a l’air perdue et regarde partout autour, puis se balance avec son bébé dans les bras. L’enfant semble dormir mais il a des tressaillements. Ça n’est peut-être rien du tout, peut-être qu’il dort en rêvant, mais dans cette ambiance on croit voir des sortilèges partout… La vieille dame touche à la fois les pieds nus de l’enfant et le corps inerte d’un poulet posé à côté de son carton. C’est donc bien vrai ce qu’on nous avait dit : on tord le cou des gallinacés dans cette église pour tordre le cou au mauvais sort! Nino me glisse à l’oreille qu’il est content de ne pas avoir vu le zigouillage de l’animal en direct, et je suis bien d’accord.

Vous ne verrez pas une photo faite par les touristes venus ce matin-là visiter cette église très connue, ils ont aussi rangé leurs gros appareils et ils regardent, silencieux comme nous, un peu abasourdis comme nous. Peut-être pensaient-ils arriver dans une cérémonie attrape-babtouriste, avec un chaman en jogging. Que nenni. D’après ce que nous avons vu dans cette église, personne ne fait semblant. 

La photo des hommes aux peaux de mouton, une fois entrés dans l’église, vous ne la verrez pas non plus. Ils se succèdent dans le temple, les uns après les autres. Ils viennent jusque devant la statue de San Cristobal, allument eux aussi des bougies, s’inclinent tandis que l’un d’eux récite un texte dans l’une des multiples langues du Chiapas. Derrière eux, des Indiennes impressionnées regardent les hommes. Elles portent la longue jupe locale, en peau noire de mouton, et chacune a un bébé sur le dos ou un enfant à la main. Souvent les deux. 

Avec tout ça, vous pourrez croire que tout dans cette église n’est que marmonnements, prières et chuchotements, dans une ambiance sourde et feutrée. Parce qu’évidemment vous ne verrez pas la photo de la cacophonie qui règne dans cette église! Le groupe de mariachis est en place, ils sont à fond. Face à eux, trois hommes grattent leur guitare, ils répètent le même accord sans cesse mais ils semblent surtout faire leur possible pour qu’on n’entende pas le chant du chef des mariachis. Pendant ce temps, au fond de l’église c’est une fanfare qui joue de toutes ses tambours et trompettes. C’est un vacarme hallucinant, incompréhensible pour un esprit rationnel bêtement  habitué à ouïr une seule musique à la fois.

Aucune photo, donc, de cette atmosphère complètement mystique. Il y a du bruit, des couleurs, des odeurs. Tous les sens sont en éveil et on sent la vie qui côtoie la mort, le sang qui se mélange à la cire. Dans cette église, pas de prêtre depuis 1 siècle et demi, et l’évêque lui-même ne vient qu’une fois par an pour assurer les baptêmes. Le reste du temps, ce sont des croyances d’un autre âge qui règnent ici. Un monde incroyable, et fascinant. Vous ne verrez pas de photo. Il va falloir y aller 😉

 

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Caroline

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Saint-Pierre B.
juillet 30, 2018 at 12:57 Répondre

C’est comme si l’on avait vu, comme si

Claire
juillet 31, 2018 at 21:47 Répondre

Déjà fait 😉 et merci ,ça m’a fait remonté des souvenirs,quand j y avait été il y avait un pendu symbolique à la porte de l église et dans une autre église à pâques à st cristobal,des pétards et des vieux qui buvaient du coca pour faire sortir le mal

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