ENTREZ VOS MOTS CLES

L’école pendant un tour du monde, on se disait avant de partir que ce n’était pas vraiment un sujet. Nos enfants étaient « bons élèves », alors ça irait forcément tout seul. On les avait déscolarisés pour faire l’instruction en famille grâce à des manuels et des sites internet qui donnaient les programmes de 5e, CM1 et grande section. On se disait aussi qu’on allait être hyper créatifs, trouver plein de jeux rigolos pour apprendre le passé composé, décliner les verbes irréguliers ou faire des divisions avec virgule. On avait lu des articles sur le homeschooling et sur le unschooling, et on était confiants.

 
Les manuels tout nickel, le jour de la rentrée 2017…

 

Très vite on a compris qu’il fallait réfléchir davantage aux méthodes. Nos enfants sont différents les uns des autres, et ils n’apprennent pas de la même manière. Le plus grand est très autonome et enquille les leçons en n’aimant pas en recevoir. Le second a besoin qu’on lui accorde de l’attention, il apprend beaucoup mieux quand on décrypte les énoncés avec ses mots à lui, il prend son temps pour bien faire ses exercices et s’applique beaucoup sur l’écriture. La troisième réclame l’école tout le temps, il faut dire que c’est chouette la grande section. Au début un parent s’occupait des 3 enfants pendant que l’autre gérait la logistique, au bout de 15 jours seulement on a décidé de faire autrement ; un adulte pour 2 enfants et l’autre avec le troisième. Et on tournait.

Premiers cours, au Cap

 

Les premiers mois on était super concentrés. Parfois les plages d’école quotidiennes étaient très sérieuses et efficaces, parfois c’étaient des moments stressants et désagréables. Comme nous avons -plus encore qu’auparavant- admiré les instituteurs et les professeurs, leur patience et leur bienveillance! Les nôtres ont été mises à rude épreuve. 

Correction de dictée en pleine campagne australienne

 

Et puis il y a eu cet incident, en Australie. Après 4 semaines de roadtrip en camping-car où nous avions régulièrement fait sauter l’école « parce que ça bougeait trop dans le camion », on était tous fatigués mais nous les parents on a décidé de faire une semaine d’école intensive. On était hyper sérieux, hyper exigeants, on voulait tout rattraper, on culpabilisait sûrement de ne pas avoir bien fait notre job de parent-prof. Et bien sûr, un jour, ça a craqué. Sur une bêtise, une règle en allemand que notre grand ne comprenait pas. Je me suis énervée comme rarement, c’était absurde. Et on s’est retrouvés en larmes tous les deux, chacun dans sa chambre ; lui blessé que je semble le prendre pour un idiot et moi défaite par ce que je vivais comme un échec pédagogique patent. J’ai tout mélangé. La règle d’allemand, l’attribut du sujet, les chiffres décimaux, les boucles du « b » en écriture cursive… mais pourquoi ça ne rentrait pas? On ne parvenait donc pas à enseigner à nos enfants, on n’arrivait pas à suivre le programme, même pas capable de gérer du homeschooling, c’était la cata. Ce moment difficile a fait remonter des angoisses archaïques très ancrées, depuis l’école primaire : il faut être la meilleure, c’est entendu. Alors que va-t-il se passer si je n’ai pas une bonne note au contrôle, si je ne suis pas première de la classe ? Est-ce que je vais décevoir tout le monde? Est-ce que je vais rater ma vie? Et aujourd’hui, si mes enfants ne comprennent pas qu’on N’ACCORDE PAS le participe passé avec l’auxiliaire « avoir » mais qu’on L’ACCORDE avec « être », est-ce qu’ils vont rater leur prochaine année scolaire, et tout le reste avec ?

J’ai dû travailler sur moi, remettre en question toutes mes croyances pour me remettre en ligne avec notre projet : je n’avais pas à demander à mes enfants d’être parfaitement dans le moule alors que toute l’idée de ce voyage c’était justement de sortir la pâte du moule, et de la laisser couler pour qu’elle trouve sa propre forme. On ne pouvait pas d’un seul coup avoir un niveau d’exigence aussi élevé après avoir -volontairement- mis les cahiers de côté pendant 3 semaines. J’ai réfléchi différemment, j’ai lâché la pression. Leur père m’a beaucoup aidée, et nous avons  discuté ensemble de nos relations différentes au savoir, à l’école et à la compétition que le système engendre forcément. On s’est dit que les connaissances, ils auraient bien le temps de les rattraper. On s’est aussi dit que c’était  à nous de nous adapter, et on a écouté ce que les enfants avaient à nous dire sur nos façons de faire. Alors depuis, on continue l’école – on n’assumait pas de « ne plus faire cours du tout » – mais de façon bien moins intensive et en mettant surtout l’accent sur ce qu’ils savent bien faire. J’ai arrêté de focaliser sur les erreurs pour souligner surtout les réussites, ça motive beaucoup plus les enfants et ça fait du bien à tout le monde. En fait, on a décidé de leur faire confiance et de se faire confiance, à nous les parents-profs d’un an. On fait l’école un peu partout, sans horaires réguliers. Je ne corrige même plus les fautes des cahiers de bord pour que ce moment-là ne soit plus considéré par les enfants comme un exercice d’école mais comme un moment pour eux. Moi aussi j’ai progressé !

En pleine rédaction du journal de bord
 

 

Sur le quai d’une gare argentine

 

A quelques semaines du retour nous sommes tranquillisés. Les fractions, la géométrie, le passé composé, tout ça est loin d’être parfait, encore une fois. Mais je suis très admirative de ce que nos enfants ont appris pendant le voyage. Ils ont appris par l’expérience plein de choses qui n’étaient pas dans le programme de cette année ; que les dinosaures de Bolivie ont vécu il y a 68 millions d’années, qu’on peut observer à Bali un volcan en éruption mais qui ne crache pas de lave car il est explosif, comment se forme un salar comme celui d’Uyuni, pourquoi l’histoire des Incas est si mystérieuse, comment les mouvements des plaques tectoniques provoquent les séismes que nous avons vécus en Indonésie et au Chili, pourquoi il y a encore la peste à Madagascar. Ils ont vu de leurs yeux les dégâts causés par la non-gestion des déchets dans de très nombreux pays et ont réalisé que c’était un des immenses défis de notre époque. Ils nous en parlent souvent.

Et surtout ils ont appris des choses qui leur serviront route leur vie. À s’ennuyer dans les bus et à s’occuper tout seuls, à rêver devant des paysages, à aller vers les autres spontanément, à oser poser des questions. Ils ont appris à se tromper, à ne pas se faire comprendre, à recommencer et à réussir. Du coup, ils ont appris à parler anglais et espagnol et savent tenir une petite discussion dans ces deux langues, et ça n’est même pas grâce à nous.

Ils ont appris que les gens sont bienveillants a priori, que lorsqu’on est poli on reçoit l’aide dont on a besoin. Ils ont appris à remercier ces aides, les yeux dans les yeux. Au début ce n’était pas facile d’ailleurs, ils étaient gênés, on a bien vu les changement.

Sur le lac Titicaca, au Pérou

Nos enfants ont appris à s’adapter constamment ; à une nouvelle auberge, une nouvelle culture, une nouvelle langue. Mais aussi à accepter les contre-temps; la météo qui n’est pas celle attendue, le bus bloqué par une grève, ce volcan qui fait changer nos plans, une grave épidémie qui nos oblige à quitter un pays. Ce voyage leur aura, pensons-nous, enseigné que la vie c’est faire des choix au quotidien. Qu’il faut s’adapter aux circonstances, avancer et ne rien regretter. Ils savent qu’en faisant le choix de ce tour du monde nous avons renoncé à plein d’autres choses, et qu’au retour il faudra assumer tout ça.

On espère qu’ils ont compris leur chance de vivre en France, et qu’il ne faut pas se plaindre mais essayer d’améliorer ce qu’on peut, petit à petit. En tout cas, on a le sentiment qu’ils ont mieux compris le monde.

A l’école à Madagascar

 

Ils ont appris à faire la vaisselle et la lessive à la main mais ils ne savent toujours pas plier leurs affaires et les ranger dans un placard. Mais ils ont appris à vivre ensemble, 24h/24. Ils savent maintenant que la vie en communauté demande des efforts, qu’elle n’est pas toujours facile mais que les émotions partagées, qu’elles soient difficiles ou très heureuses, comptent triple. Qu’il faut faire avec les qualités et les défauts des autres, qu’il vaut toujours mieux être solidaires.
En rencontrant sur les routes tous ces jeunes voyageurs formidables, ils ont compris que grandir c’est chouette et que plein de choses géniales les attendent.
Ils ont appris à ne pas avoir peur des autres et de l’aventure. Ils savent maintenant que le monde est petit.

 

 

Ils ont appris qu’ils étaient capables de réaliser plein de choses qu’ils n’imaginaient même pas, et qu’ils pouvaient vivre très heureux avec peu de vêtements, peu de jouets, pas d’écran. Et nous les parents, nous avons appris vraiment beaucoup en regardant grandir nos enfants…

Devant les baleines en Afrique du Sud

 

Alors tant pis pour les accords du passé composé, tant pis pour avoir, pour être et pour l’Histoire de France. Nos enfants ne sont pas des enfants parfaits, ils ne seront pas des élèves parfaits, ils ne seront pas premiers de la classe -ou peut-être que si, allez savoir-, mais nous avons confiance en eux. À la rentrée, avec des vrais profs cette fois! – ils feront de leur mieux et c’est ce qui nous importe. De leur côté, ils savent que nous ne sommes pas des parents parfaits, mais que nous aussi, nous faisons de notre mieux. Ils savent surtout qu’ils peuvent compter sur nous même s’ils font des fautes d’orthographe. Et ça oui, ça valait la peine qu’ils l’apprennent. 

 

Vallée de la lune, Bolivie

 

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Caroline

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Emilie
juillet 23, 2018 at 11:26 Répondre

Tellement riche cette expérience, certainement un condensé de plusieurs années de primaire en termes d’apprentissage sur soi et l’autre, sa relation au monde, et surtout ce qui nous manque cruellement, cette solidarité, cette intelligence collective que l’on ne cultive pas assez au quotidien pour connaître à mon sens le « vrai » bonheur. Bravo à vous d’avoir osé vivre ça a 5 !
Pour le reste, ma pépite « ines » m’a enseigné cette magie de l’imperfection très vite, pas facile effectivement Caro pour des premières de la classe. On vous aime et à très vite Bisous

MalakFamily
juillet 23, 2018 at 17:10

Exactement. Pas toujours facile d’assumer la différence et le sortage du moule… un gros bisou pour ta pépite

Mamou
juillet 23, 2018 at 16:58 Répondre

Caro,quand tu auras terminé et édité ton livre sur votre TDM il va falloir que tu écrives un bouquin qui ne sera que pédagogique.Quelles magnifiques réflexions sur la façon de voir l’enseignement et l’éducation apportées par votre expérience ! J’ai -encore- été très émue par ce beau texte qui dit pour terminer que les émotions partagées sont bien plus ressenties ;donc je vous fais part de la mienne !! Gros bisous ,je vous attends…
Mamou

Claire Leroux
juillet 23, 2018 at 20:03 Répondre

Génial cet article ! Et oui je suis convaincue qu’ils ont tellement appris sur la vie, sur l’humain cette année, bien plus que s’ils étaient allés bien sagement à l’ecole.

Pour l’anecdote, ma maman m’a fait sécher une semaine de cours en CE1, c’est la semaine où ils ont appris les accords du participe passé et du coup quand je fais des fautes, j’embete ma maman en lui disant que c’est à cause du ski 😉

Nile
juillet 23, 2018 at 20:52 Répondre

Bravo pour cette leçon de vie. Nous sommes tous tentés par l’aventure, mais peu sont capables d’une remise en question totale personnelle. C’est un des buts que je recherche dans mon voyage. Je ne l’ai pas encore trouvé car pas encore assez confrontée a la dure réalité du monde. L’Afrique ne va pas m’épargner et j’espère avoir votre recul et votre intelligence pour le transformer en énergie positive ! Je vous envie pour ces moments de partage avec votre famille. C’est fabuleux. Profitez, profitez, profitez !!

Claire
juillet 24, 2018 at 10:37 Répondre

super article, qui m’a fait pensé à ce texte 😉 Je pense bien à vous au Mexique! (à ne pas manquer comme découverte culinaire : el chile enogado 😉 plat typique del dia de la Independencia en Sept,besitos chilangos,güeritos,viajeros<3 Hâte d'en parler de vive voix avec vous! )

AVOIR et ÊTRE !

Loin des vieux livres de grammaire,
Écoutez comment un beau soir,
Ma mère m’enseigna les mystères
Du verbe être et du verbe avoir.

Parmi mes meilleurs auxiliaires,
Il est deux verbes originaux.
Avoir et Être étaient deux frères
Que j’ai connus dès le berceau.

Bien qu’opposés de caractère,
On pouvait les croire jumeaux,
Tant leur histoire est singulière.
Mais ces deux frères étaient rivaux.Ce qu’Avoir aurait voulu être
Être voulait toujours l’avoir.
À ne vouloir ni dieu ni maître,
Le verbe Être s’est fait avoir.

Son frère Avoir était en banque
Et faisait un grand numéro,
Alors qu’Être, toujours en manque
Souffrait beaucoup dans son ego.

Pendant qu’Être apprenait à lire
Et faisait ses humanités,
De son côté sans rien lui dire
Avoir apprenait à compter.

Et il amassait des fortunes
En avoirs, en liquidités,
Pendant qu’Être, un peu dans la lune
S’était laissé déposséder.

Avoir était ostentatoire
Lorsqu’il se montrait généreux,
Être en revanche, et c’est notoire,
Est bien souvent présomptueux.

Avoir voyage en classe Affaires.
Il met tous ses titres à l’abri.
Alors qu’Être est plus débonnaire,
Il ne gardera rien pour lui.

Sa richesse est tout intérieure,
Ce sont les choses de l’esprit.
Le verbe Être est tout en pudeur
Et sa noblesse est à ce prix.

Un jour à force de chimères
Pour parvenir à un accord,
Entre verbes ça peut se faire,
Ils conjuguèrent leurs efforts.

Et pour ne pas perdre la face
Au milieu des mots rassemblés,
Ils se sont répartis les tâches
Pour enfin se réconcilier.

Le verbe Avoir a besoin d’Être
Parce qu’être, c’est exister.
Le verbe Être a besoin d’avoirs
Pour enrichir ses bons côtés.

Et de palabres interminables
En arguties alambiquées,
Nos deux frères inséparables
Ont pu être et avoir été.

Yves Duteil

Claire
juillet 24, 2018 at 10:38 Répondre

pensER pardon 🙂 l’émotion ! XD

Maman Voyage
juillet 24, 2018 at 12:45 Répondre

Merci pour ce récit, cette expérience : c’est chouette de voir l’évolution de votre philosophie au fur et à mesure du voyage. Pour nous c’était plus simple car ma fille était en moyenne section et mon fils en CP…alors oui le CP c’est une étape importante mais finalement c’est plus simple que CM1 et 5iè car pas de règles compliquées, pas d’exigence en orthographe, etc…il faut « juste » apprendre à lire …et donc on n’a fait que tenir un journal de bord tous les jours (sauf week-ends et vacances scolaires françaies…histoire de faire des pauses)…au début, mon fils me dictait son récit et recopiait ensuite le texte…et vers mars il écrivait directement ses phrases. Je corrigeais mais juste pour la forme…pas de cours d’orthographe. Je trouve normal que les programmes de vos 2 enfants vous aient plus stressée et je trouve super le chemin que vous avez parcouru. Comme vous dites, ils ont appris plein d’autres choses… Juste une remarque : je pense qu’un enfant qui est excellent en orthographe, math et histoire n’est pas « parfait » comme vous l’écrivez…je trouve qu’une déformation culturelle consiste à donner trop de poids au savoir académique. Le comportement, la curiosité, la capacité d’adaptation et la créativité sont des atouts que des « bachoteurs » n’ont pas toujours acquis… et je pense que pour s’en sortir dans la vie, au boulot et au quotidien il faut aussi ses compétences qu’apportent justement le voyage… Du coup, même de retour à Paris, ma philosophie est la même : je ne pousse pas mes enfants, je ne leur fais pas faire plus de devoirs que prévus par la maîtresse, je les laisse jouer, je leur fait découvrir plein de chose ; comme vous dites, je me concentre sur le positif et je corrige ce qui est faux avec bienveillance. En septembre nous partons vivre en Angleterre et je les ai inscrits dans une école qui accorde autant d’importance au sport, à l’art qu’aux maths et à l’anglais…mais le gros défi va être d’apprendre l’anglais !

odette tillous
juillet 26, 2018 at 11:21 Répondre

BRAVOOOO! et merci pour ce message tout entier, superbes réflexions sur l’éducation…et surtout sur l’importance d’être, de se vouloir et de rester imparfait tout au long de votre vie. Je vous embrasse très fort. Odette.

Marion Mayette
juillet 30, 2018 at 14:22 Répondre

Apprendre à se placer dans l’Etre et non dans l’avoir ou le faire, c’est que vous aurez réussi à transmettre à vos enfants ! Merci et bravo pour ce magnifique article. J’ai hâte de vous retrouver au pays basque soon soon.

Isabelle b
août 20, 2018 at 12:14 Répondre

Bravo très bel article et réflexions comme d’habitude. Ce qui me marque de plus c’est la culpabilité. Nous sommes de nature, surtout les femmes je trouve, de grandes culpabilisatrices. Nous remettant sans cesse en question, ayant souvent l’impression de ne pas être « assez ». Si on commençait par arrêter de culpabiliser et vraiment éprouver le « faire de son mieux », on se sentirait probablement mieux et nos enfants aussi. Cohérence du discours et des actes pas toujours facile. Bravo et merci encore c’est très intéressant de réfléchir à tout ça a travers tes mots Caroline.

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