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Bon. Il est 4h25 et à peu près certain cette fois que je ne me rendormirai pas. Je ne sais pas si c’est un énième soubresaut du bus qui a rencontré un gros caillou sur la route, l’insupportable sonnerie du téléphone de la dame de devant, la douleur aiguë à ma fesse gauche complètement ankylosée, ou ce mince filet d’air glacé qui passe par la fenêtre et qui se glisse pile dans mon cou depuis des heures qui m’a réveillée. Sûrement un peu de tout ça. Je suis gelée. Et quand même heureuse d’avoir sorti au dernier moment, avant que nos sacs à dos ne rejoignent la soute déglinguée du bus, nos deux serviettes Décathlon. Oui, celles qui sont toutes fines, qui ne sèchent pas très bien le corps mais qui sèchent, elles, plus vite que leur ombre. Elles vont nous protéger un peu du froid. Mais on envie tous les vieilles Boliviennes dans le bus qui sont venues avec leurs énormes couvertures à dessins de tigres. Chacune d’entre elles a sorti de son baluchon sa courtepointe, et s’est emmitouflée dès le départ du bus. Idée de génie.

Ce voyage avait pourtant bien commencé. Et on a l’habitude, maintenant, des bus de nuit. On en a pris combien… une dizaine, depuis le départ? On a nos petites habitudes, nos petits sandwiches faits maison, nos oreillers de fortune, et on dort très facilement, dès qu’on a allongé nos sièges au max et soulevé nos pieds avec la petite tablette par terre. Mais là, on est en Bolivie. En Patagonie, les bus avec toilettes avaient des toilettes. Au Brésil les bus avec télé avaient une télé. En Birmanie les bus desquels on n’attendait rien nous proposaient carrément un petit repas, une couverture et une tablette dans le siège de devant! En Argentine une fois il y avait même eu le wifi dans le bus. Mais cette nuit sur le Sucre-Cochabamba, il n’y a pas de couverture, des télés aux têtes de Minitel qui n’ont sûrement jamais émis, des toilettes qui ne fonctionnent pas, et des fenêtres qui ne ferment pas. Il faudra  qu’on essaie les cars Macron, en France, pour comparer. 

Deux heures et demi après le départ, alors que la plupart des voyageurs dormaient profondément, le bus s’est arrêté en pleine montagne. Il y avait là une sorte d’immense hangar décoré de posters de femmes européennes en maillot de bain, avec des tables en plastique et une pseudo cuisine. Un resto d’autoroute, en somme, mais sans l’autoroute. Des femmes servaient un jus douteux à la sortie du bus. Dès son arrêt, le bus s’est vidé. Les enfants dormaient mais Marco et moi sommes descendus. On a vu tout le monde se diriger à l’arrière du bus. Les hommes ont fait leur petite affaire près du talus, et les femmes ont choisi un autre coin. Là j’ai vu toutes ces vieilles dames rondelettes s’accroupir en relevant légèrement leur jupe traditionnelle. Top discrétion. Révélation. Voilà un des intérêts de ces jupes que portent toutes les femmes, par-dessus leurs chausses épaisses! Je suis en jean, ça ne va pas le faire. Heureusement je dégotte des baños publicos payants. Je discute avec le Monsieur pipi de l’entrée, il n’a presque pas de dents mais il est très gentil, et il me fait passer sans payer. À la sortie il me remercie d’avoir discuté et je lui serre la main, et je vois qu’il n’a pas beaucoup plus de doigts que de dents.

A 2h du matin, le bus s’est à nouveau arrêté : le coup de la panne! Le chauffeur a carrément cassé le levier de vitesse. Une dizaine de comparses l’a entouré, ça a discuté sec pour savoir s’il fallait faire venir un autre bus et déménager les cinquante passagers, chacun donnait son avis pendant que le conducteur trifouillait dans la boîte de vitesse. Finalement, notre MacGyver du jour a bidouillé un bâton de fortune, et on est reparti, en première, jusqu’au prochain village, où on a eu droit à un levier de vitesse tout neuf. Tout ça nous a pris deux bonnes heures et c’était une très bonne nouvelle : ainsi nous arriverons à destination vers 6h30 et non 4h30 du matin !

En Amérique du Sud, si on n’aime pas les trajets en bus, il faut travailler sur soi. Parce que si l’on ne veut pas prendre le bus, il ne faut pas aller en Amérique du Sud. Ou alors il faut beaucoup d’argent. Alors on ne fait évidemment pas de recherche Google sur la requête « accident bus Bolivie », on ne pense pas que le chauffeur carbure à la coca pour tenir toute la nuit, et on ne déduit rien de l’état du bus. On dit quand même aux enfants d’attacher leur ceinture dès qu’on est installés, et on a droit à un grand garçon qui rigole : « on est en Bolivie Maman, y’a pas de ceinture ! »

Mais à 5h du matin, on ne pense pas à tout ça. Je ne dors pas mais je suis au spectacle : le ciel est sublime, et à cette heure-ci il est très différent de celui que nous admirons toujours avant de nous coucher. En ce moment, Jupiter est très bas et la tête du scorpion plonge dans les montagnes.  Je ne trouve pas la croix du sud, c’est Nino le spécialiste mais il dort sans problème depuis le départ, je ne vais pas le réveiller pour qu’il me montre ses étoiles préférées. Alors je visualise notre famille au milieu de tous ces passagers, ce bus au milieu de cette route cabossée, cette route au milieu des hautes montagnes toutes noires, ces montagnes au milieu de la Bolivie, ce beau pays au milieu de l’Amérique du Sud, au milieu de notre planète et plus haut encore, au milieu de toutes ces étoiles qui donnent le vertige. Ce bus nous emmène vers de nouvelles aventures. J’ai froid aux jambes et mal au dos mais je n’ai envie d’être nulle part ailleurs. Dans une heure nous arriverons dans une nouvelle ville, à La Paz, dans une gare pleine de vie malgré l’heure très matinale, il va falloir réveiller les enfants et les traîner épuisés sur des sièges où ils pourront finir leur nuit avant qu’une cantine pas chauffée ouvre pour avaler un mate de coca et quelques empañadas. Là on tiendra jusqu’à l’heure à laquelle on pourra apporter nos sacs à notre auberge. Comme d’hab. C’est notre vie de routards en Amérique du Sud. Et même fatigués et de nuit, elle nous plaît, cette vie!

 

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Caroline

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Madine
juin 29, 2018 at 23:48 Répondre

Nous sommes prévenus…couverture, écharpe, oreiller ,vivres et , jupe large !!🧣👗🥟
Panoplie parfaite pour les trajets de bus ! 🚌
Merci pour cette information!

Marion Mayette
juin 30, 2018 at 10:17 Répondre

Et ça me plait tant de lire que cette vie te plaît ma Caro, je t’imagine bien dans ce bus, les yeux dans le vague en train de contempler ce qui se transformera en un article très touchant… j’espère qu’un éditeur te lira… qu’un dessinateur de bd se sentira inspiré et que nous pourrons revivre sur papier ces aventures du bout du monde. Je te serre dans mes bras

Sandrine SL
juin 30, 2018 at 15:08 Répondre

Comme Marion Layette, je voudrais revivre votre voyage après que vous êtes rentrés.
Je sais ça sonne moche et pourtant « après que » est bien suivi du présent de l’indicatif 😊
Et Charles Trénet a bien écrit : Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues….

Noelle et Philippe D.
juillet 6, 2018 at 19:42 Répondre

Merci, merci Caroline, pour ce témoignage magnifique de votre vie de « routards » en Amérique du Sud ! Extraordinaire de vivre tout cela en famille !
Bravo pour votre endurance et votre persévérance !
Quels souvenirs pour la vie !

Après la Bolivie si émouvante et attachante, nous attendons vos impressions péruviennes…

Et vous voilà probablement déjà en route vers le Mexique, pour de nouvelles découvertes !
Continuez bien !

On vous embrasse très fort.

NOEPHI

Isabelle b
juillet 11, 2018 at 08:02 Répondre

Très joli article ! Bravo !

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