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Ce jour-là, à Keliki, c’est journée peinture. Au sein du bale où nous habitons, il y a 30 ans, les enfants peignaient des miniatures magnifiques, dans le style balinais traditionnel, qu’ils vendaient pour aller à l’école. Aujourd’hui ces enfants ont notre âge, et c’est l’un d’eux, Mas, notre hôte, qui va nous aider à peindre. 

On est tous très excités, même si moi je ne fais pas la fière. En 4 ans de collège, jamais une de mes créations n’a été affichée sur les murs de la classe, pourtant Madame Antoine la prof de dessin avait la bonne note facile. Je n’étais pas douée, et puis voilà. Allez, on est au bout du monde ; si ma peinture est trop moche, personne ne la verra jamais.

Pas de secret, il faut se lancer !

Premier défi de la journée : choisir un modèle parmi les dizaines de dessins tous plus gracieux les uns que les autres, dans le coin peinture tout au fond du jardin. Certains font vite leur choix ; un paysage verdoyant pour Lucas et Marco, un bouddha tranquille pour Nino et une paire de grenouilles pour Suzie. Je craque devant une très jolie jeune femme à quatre bras. Avec plein de plis sur son sarong, de décorations sur sa robe et de zigouigouis sur sa couronne. Ça va être chaud. J’apprends que ce n’est pas une banale danseuse de legong : il s’agit de Saraswati, la très respectée déesse de la Connaissance, des Arts et de l’Eloquence, patronne de tous les écoliers et étudiants balinais. Ne surtout pas se mettre la pression…

En fait, le plus dur est de se lancer. Le premier coup de crayon passé, tout va mieux. Très vite on n’entend plus un bruit, chacun d’entre est nous penché sur sa feuille de papier, concentré comme jamais. L’une tire la langue, une autre louche à 10 centimètres de la table, un troisième encore avance vite plus vite que tout le monde, le trait sûr et délié. Parfois c’est dur, on galère. Pendant longtemps les orteils de ma déesse ressemblent soit à des Knacki ratatinées, soit à des griffes d’oiseau toutes pointues. Mais dans cet environnement magique, notre petite famille est pleine de bienveillance, et tout le monde s’encourage très gentiment ; « mais non, c’est pas raté, et tu sais Maman tu as super bien réussi le nénuphar ». Ça donne la confiance – comme disent les enfants. Et si ça ne va pas, on gomme et on recommence. Le visage de Saraswati, je le recommence un paquet de fois. Je découvre que le dessin, ça n’est pas qu’une question de talent, c’est surtout du travail et beaucoup de patience. Mieux vaut tard que jamais, n’est-ce pas ?

 

Le flow – concentration et jubilation

Voir une créature prendre forme sous son crayon, c’est assez extraordinaire. Il faut observer longuement le modèle, comprendre le « truc » des proportions, trouver les bons repères, être méticuleux. Ça commence à ressembler à quelque chose. On prend tous de l’assurance, les crayons hésitent de moins en moins. On ose même s’éloigner du modèle, changer quelques détails.

Après le crayon, c’est le moment du contouring, il faut repasser sur tous les traits au feutre noir très très fin, sans trembler. Puis gommer. La concentration n’a pas faibli. Nous dessinons depuis trois heures. Mas, notre hôte-peintre, a finalement fait les dessins de Nino et Suzie qui contourent avant de se lancer en peinture. Autour de nous il n’y a que les arbres du jardin, les habitants du bale, un petit vent frais qui caresse nos épaules toutes tendues. Et dans nos oreilles, les bruits de la campagne balinaise ; les poules qui caquètent et les coqs de combat énervés, les cochons qui hurlent au fond de leurs auges, les scooters qui tracent dans le petit chemin en terre. Mais en fait, on n’entend rien, il n’y a que nos feuilles et nos feutres qui comptent. C’est planant. On est complètement dans « le flow » – les sportifs parlent de « la zone », cette sensation d’être entièrement absorbé dans une activité, en ressentant une joie intense et spontanée. On en oublie complètement qu’il est l’heure de manger !

L’après-midi s’étire, le temps est comme suspendu. On ne le voit passer qu’en observant les dessins qui progressent. L’étape de l’ombrage est cruciale, Mas m’en donne les clés. Je vois ma jeune femme qui s’anime, les plis de son sarong se mettent en mouvement, sa taille semble bouger en rythme, son visage prend vie. Jubilation.

Enfin, il faut donner des couleurs à nos oeuvres. Là, on n’a pas le droit à l’erreur. Un trait de travers et c’est gâché. Gare à celui qui fera bouger la table… Les pinceaux s’agitent, trempent dans l’eau, reviennent taquiner la feuille. Vive les couleurs qui mettent en joie ; le vert des grenouilles de Suzie et des rizières de Marco et Lucas, le jaune du Bouddha de Nino, le rose de ma fleur de nénuphar ! 

 

Découvrir qu’on est capable…

Il est 18h. Depuis 9h30 ce matin nous dessinons. Lucas a terminé depuis longtemps, sa peinture de jungle est superbe, gaie et elle ressemble au Bali que nous avons traversé. Le Bouddha de Nino est doux et serein, les grenouilles de Suzie sont globuleuses à souhait, comme des vraies. Le long paysage de Marco est encore en noir et blanc, mais tous les détails y sont, et on pourrait regarder l’ensemble pendant des heures.

J’ai fini, je pose mon pinceau. Je souffle enfin, je me redresse et je détends mes épaules dures comme du bois. Je recule mon dessin, et  là… je profite. Une sensation qui remplit le cœur. Quand on est enfant, on a l’habitude de faire des progrès, d’apprendre des nouvelles choses, d’être félicité. Mais à 41 ans, c’est tellement rare de réaliser quelque chose qu’on n’aurait JAMAIS imaginé être capable de faire! C’est rare d’être vraiment fier de soi. Ce soir, je suis comme nous 5 : heureuse de cette journée passée en famille à peindre Bali, dans un petit village au milieu des rizières. Et fière d’avoir découvert que je savais dessiner. J’ai hâte de recommencer. Merci Saraswati !

 

Caroline

 

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Madine
décembre 3, 2017 at 13:19 Répondre

Bravo !!
Et oui, rien n’est impossible avec de la patience et de la persévérance !
Peut être aurez vous bientôt un cours de couture , de tricot ou crochet?
🤣

claveria
décembre 3, 2017 at 17:41 Répondre

Impressionnee. …nous l avons vue au cours de notre voyage,la tienne est très ressemblante.

Tillous
décembre 6, 2017 at 21:02 Répondre

Pour Lucas
.
J’adore tes photosbomb. Encore une SPT
Bises Odette

Sandrine SL
décembre 13, 2017 at 22:01 Répondre

Bravo Caro… épatant !

Emmanuelle C
décembre 18, 2017 at 23:00 Répondre

Superbe ! Bravo Caroline !

sylvie Risoul
décembre 21, 2017 at 12:34 Répondre

Félicitations Caroline!véritable artiste.belle journée d attention et réussite pour tous.

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