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Au début je ne l’ai pas vu. Dans cette minuscule pièce sans fenêtre, il faisait complètement sombre, et il n’y avait pas grand-chose à voir. Marco et moi avons salué Razafi, la maman de Philibert, qui nous accueillait chez elle. Et puis nos yeux se sont habitués petit à petit à la pénombre et nous avons distingué sur la couche où j’étais assise une couverture à carreaux, roulée et serrée. Razafi a pris le rouleau de couverture dans ses mains, et là je l’ai vu. C’était un tout petit bébé tout neuf. On a pensé que c’était le bébé de Victorine, mais non. Elle s’est tournée en nous désignant une jeune fille derrière elle : sa fille, la maman du bébé.

 

Franck, le responsable local de l’association, nous avait emmenés rendre visite à quelques familles des enfants du centre Mitsiky. D’après Franck, les parents sont toujours heureux de pouvoir remercier en personne des parrains. Et pour l’association, c’est important que les parrains se rendent compte de l’environnement familial des enfants. Nous étions donc arrivés sur ce mini bout de terrain occupé par Razafi et sa famille, et où elle loue cette maison, avec un lopin de terre rouge à cultiver.

 

La baraque comporte une pièce principale, où nous tenions à peine debout, dans laquelle dorment Razafi et ses 7 enfants. Techniquement, c’est impossible. La pièce ne fait pas plus de 2mètres sur 3 mètres. Marco ne pouvait pratiquement pas s’y allonger, avons-nous chacun pensé en arrivant. Et pourtant c’est comme ça ; ils dorment là. Il n’y a rien dans cette petite pièce, sauf une grande couchette. On sort un matelas qu’on ajoute par terre pour la nuit. Ça sent très fort l’essence. Une autre pièce plus petite encore fait office de cuisine. C’est le père qui y dort le plus souvent. Il boit beaucoup, et n’aide pas la famille. C’est Razafi, qui travaille au centre Mitsiky en fabriquant avec d’autres mamans de très jolis paniers vendus en France, qui rapporte de l’argent.

 

La jeune fille a donné à boire à son bébé. Entre mamans, on a parlé de son accouchement qui avait eu lieu 3 semaines avant à l’hôpital public d’Antsirabe, de l’allaitement, des nuits pas toujours faciles. Elle est revenue vivre chez sa maman après la naissance, pour se faire aider. C’est un petit garçon, il s’appelle Iavotrimiaina mais on dit « Iavotcha ». D’un coup, j’ai demandé si je pouvais le prendre dans mes bras. La jeune fille m’a tendu le rouleau de couverture, et c’est arrivé.

 

Ce tout petit homme a tout de suite planté ses yeux tout noirs dans les miens. Il était magnifique. Un visage fin, une peau lisse toute belle, un teint café au lait, des cheveux épais et noirs, assez longs, qui arrivaient jusqu’en haut du front. Il était bien au chaud, tout emmailloté dans sa couverture. Il était tout tranquille, et ne détachait pas son regard du mien. Ce regard grave et pénétrant des nouveau-nés. C’est toujours un moment émouvant, de tenir un petit humain au début de sa vie, de le voir s’interroger en vous regardant. Et là, c’était tellement imprévu, c’était un vrai cadeau.

 

Je lui ai parlé, dans une langue qu’il ne pouvait pas comprendre. Et dans ma tête, ça allait à toute allure. Secrètement, naïvement, j’ai fait des vœux, comme les bonnes fées autour du berceau, dans les contes. J’ai fait le vœu que Iavotri ait à manger tous les jours, qu’il grandisse mieux que son oncle Philibert, accueilli à Mistiky, qui à 15 ans est plus petit que Nino à cause des carences alimentaires qui ont affecté sa croissance. J’ai souhaité que sa maman, qui a 16 ans, n’ait pas rapidement plein d’autres enfants. J’ai souhaité que le gouvernement de Madagascar mette enfin tout en œuvre pour régler les problèmes gigantesques d’insalubrité et de saleté immonde qui transforment les quartiers comme celui de Iavotri en dépotoirs géants et puants dans lesquels les enfants pataugent. J’ai souhaité qu’une association comme Mitsiky puisse l’envoyer à l’école. J’ai souhaité que sa Grand-mère Courage, qui a seulement un an de plus que moi, soit encore là très longtemps, en forme, pour faire survivre toute sa famille. J’ai souhaité que Iavotri n’attrape pas cette saleté de maladie d’un autre siècle qui touchait son pays et nous en faisait fuir.

 

Ce tout petit garçon qui n’avait pas un mois a continué à me regarder au fond des yeux. Il ne m’accusait pas d’avoir, moi, des enfants qui ne manquaient de rien. C’est dans ma tête pleine de culpabilité que ça bouillonnait, avec les images de mes enfants tellement gâtés à leur naissance, et toujours choyés depuis. J’avais l’impression qu’il me disait « Oui, je sais, ce n’est pas juste. Mais la vie est comme ça, tu le sais bien ». Comme s’il savait ce que je pensais. En réalité il me regardait juste avec curiosité, je devais être sa première « wasa », et ses premiers yeux bleus. Il était tout au début de sa vie, et moi j’espérais de tout mon cœur que cette vie ne soit pas celle de plein d’enfants de Madagascar…

 

Et puis soudainement, son petit nez s’est retroussé et il a éternué. Une fois, deux fois, trois fois. On a rigolé en disant qu’il était allergique à la « maman wasa ». J’ai remercié Iavotri pour notre échange, mais il était passé à autre chose, lui. J’ai souhaité à sa maman qu’il ait une belle et longue vie, et une très bonne santé. Nous avons quitté sa maison, nous avons quitté Madagascar, mais ses grands yeux noirs ne m’ont pas encore quittée.

 

Caroline

 

 

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Awa
octobre 18, 2017 at 10:11 Répondre

Tellement émouvant ce passage… et encore une expérience riche en émotions. Merci de partager votre aventure qui est juste incroyable et ce ńest que le début 😊
Biz à vous tous !

steph
octobre 18, 2017 at 10:19 Répondre

magnifique…..

Marie Pradier
octobre 18, 2017 at 10:34 Répondre

Bon bah voilà! J’ai pleuré en lisant ton article alors que je connais très bien La situation de Ravik ( c’est comme cela que je l’appelle) et sa famille. C’est peut-être pour cela que ca m’a autant touché d’ailleurs. Peut-être qu’il faut qu’on augmente le salaire des mamans qui travaillent aux paniers?
Petite annonce: on vend les paniers au profit de Mitsiky sur le marché De Noël De l’Hay les Roses du 1er au 3 décembre prochain…
Venez nombreux :)))

titia lapierre
octobre 18, 2017 at 12:04 Répondre

« Babacar
Ou es-tu
Ou es-tu? Babacar
Ou es-tu
Ou es-tu?
Je vis avec ton regard depuis le jour de mon départ
Tu grandis dans ma mémoire… »

…Quelle merveille Caroline, un instant de vie époustouflant.

Lolo
octobre 18, 2017 at 13:09 Répondre

Que c’est Beau et Émouvant, bravo Caro. Mis bout à bout ces articles feront un beau roman à votre retour !!!!!

Marion - la grande
octobre 18, 2017 at 13:37 Répondre

Magnifique… Madagascar ou le pouvoir de l’instant présent. Et tu le racontes si bien !!!
Tu es née pour écrire ma Caro (et pour nous faire marrer aussi hein !!!!)
Je vous embrasse tous

Noelle et Philippe D.
octobre 18, 2017 at 18:16 Répondre

Merci, chère Caroline, pour cette tranche de vie, toute simple, toute petite, si minuscule dans une vie d’homme et pourtant revêtant une telle importance à tes yeux, à nos yeux à tous.
Un récit qui souligne l’essentiel, tellement bien écrit, qu’il vous tire les larmes et vous prend aux tripes, Merci !
Tu n’oublieras jamais les beaux yeux noirs de Iavotri…car « Les caresses des yeux sont les plus adorables. » (Auguste Angellier)
Longue vie heureuse à ce petit bout d’homme !

Nous t’embrassons, ainsi que tous les tiens.

NOEPHI

claveria philippe chantal
octobre 18, 2017 at 22:22 Répondre

nous pourrons en parler de cette misère à Madagascar,mais quand tu vois au fil des ans que rien ne bouge, alors tu souhaites que le peuple se manifeste enfin contre son gouvernement, car les gouttes apportées par les wasa n arrosent pas assez le pays……bravo pour ton ecriture…..bisous Chantal

Madine
octobre 18, 2017 at 23:05 Répondre

La vie commence avec le regard , et c’est dans le regard que l’on peut échanger .
Et toi, ma grande fille chérie, tu réussis si magnifiquement à nous faire vivre ce moment intense et privilégie d’échange dans le regard du petit Iavotri !
Nul doute que tu seras sa bonne fée …

Emmanuelle
octobre 19, 2017 at 01:14 Répondre

Merci Caroline de nous partager cette belle et émouvante rencontre !

Marine
octobre 19, 2017 at 10:29 Répondre

Merci Caro, pour cette émouvante rencontre
Tu es une merveilleuse maman, une marraine de cœur inoubliable, et le voyage n’en est qu’à son début! Que de tendresse à distiller pour ces petits bouts sur ton parcours
Merci pour ces partages
On vous embrasse fort!

Morgane
octobre 19, 2017 at 14:32 Répondre

Tellement bien raconté, j’avais l’impression de vivre la scène avec toi…
Heureuse poursuite d’aventure la Malak’Family!

odette tillous
octobre 19, 2017 at 16:37 Répondre

Les armes aux yeux .Merci Caro Odette T

odette
octobre 19, 2017 at 20:58 Répondre

J’ai bien voulu dire : les larmes aux yeux …pleins de bisous à vous. Odette

Saint-Pierre B.
octobre 19, 2017 at 21:15 Répondre

Hay que mirar delante de y sin embargo….

Mamou
octobre 21, 2017 at 11:16 Répondre

Merci Caro ,merci à la super maman de mes 3 loulous ! Je lis , relis encore et encore tes émouvants récits pour être au plus près de vous tous

Sandrine SL
octobre 22, 2017 at 00:23 Répondre

Tu écris magnifiquement Caroline.
On partage ton émotion. Merci

Claire B
octobre 22, 2017 at 17:15 Répondre

Que d’émotions avec ces 4 derniers articles sur Madagascar, continuez à nous offrir vos fenêtres sur le monde cela nous réveille !

Sylvie Risoul
octobre 23, 2017 at 18:53 Répondre

Que d’émotions Caroline pour toi et vous tous.Merci de nous faire partager ces moments forts.que faire pour que ce pays progresse ?On se sent bien impuissants ?

Alex
janvier 11, 2018 at 03:14 Répondre

Magnifique! Tellement émouvant

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