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Cette nuit j’ai très mal dormi. J’ai passé mon temps à me retourner comme une crêpe et à bouger dans tous les sens. J’avais la bouche complètement desséchée et l’impression de manquer d’air. J’ai la sensation d’avoir fait le même rêve toute la nuit ; j’étais seule, au milieu d’un désert de cailloux et de cactus, II y avait beaucoup de poussière autour de moi, et des gens dont je ne voyais que les silhouettes qui criaient « Nunca mas! nunca mas! » Et moi je tournais sur moi même comme dans un tourbillon et je ne savais pas quoi faire, alors je me mettais moi aussi à crier « Nunca mas! »

« Nunca mas – Plus jamais ça », c’est une phrase que nous lisons très souvent depuis notre arrivée en Amérique du Sud ; sur les murs, ou sur les stèles d’hommages aux disparus des dictatures. Et c’est une phrase que je lis beaucoup dans mes 3 dernières lectures ; « Quatrième dimension » de Nona Fernandez sur la dictature chilienne, « Luz ou le temps sauvage » et « Double fond » d’Elsa Osario sur les enfants volés de la dictature argentine, et sur les escadrons de la mer.

Dans chaque pays traversé, on lit systématiquement des ouvrages qui concernent ce pays, on adore ça. Pour se procurer notre dose de lecture, on fait des échanges dans les auberges qu’on traverse, on emprunte des livres dans les Alliances Françaises quand on reste longtemps, on en achète parfois dans des vieilles bouquineries, ou alors on les télécharge sur nos liseuses.

Grâce à ces lectures on se sent encore plus immergés dans la culture ou l’histoire locales, et ça nous laisse des souvenirs très forts. Ainsi en Afrique du Sud, nous avons beaucoup mieux compris la période de l’apartheid en lisant l’autobiographie de Nelson Mandela, alors que nous marchions sur ses pas à Robben Island, ou au Musée de l’Apartheid. En Birmanie, lire dans « La vallée des rubis » les descriptions de la jungle dans la région des pierres précieuses alors que nous étions justement à Hsipaw, tout au Nord, fut une très belle expérience d’immersion. Je lisais les mots de Joseph Kessel et j’en voyais la représentation concrète juste en levant les yeux.  Marc quant à lui a aimé découvrir autrement les villes que nous avons traversées en lisant « Birmane« , de Christophe Ono-dit-Biot, même si la trame du roman est quelque peu « capilotractée ».

En Australie les enfants ont adoré la lecture quotidienne que nous faisions ensemble des « 10 contes d’Australie » d’Annie Langlois, qui raconte les premiers temps de l’univers à travers les histoires de l’émeu, du kookabura ou du grand kangourou – ces animaux que nous avions la chance de côtoyer de près dès le réveil!  Lucas explosait de rire sur son Kobo en lisant les nouvelles désopilantes de Kenneth Cook dans « Le koala tueur – et autres histoires du bush« . Il se souvient encore de cette histoire de plongée catastrophique mais très drôle du narrateur au beau milieu de la barrière de corail. Quant à moi  je m’endormais en lisant l’ultra-classique « Les oiseaux se cachent pour mourir« . Je rêvais alors de ces colons européens qui ont tout quitté pour refaire leur vie en Australie, de la vie du Père Ralph et de la jeune Megan Cleary dans ces contrées hostiles et au réveil nous reprenions justement la route avec notre camping-car pour traverser cette Nouvelle-Galle du Sud décrite par Collen McCullough. 

En Nouvelle-Zélande j’ai imaginé la vie des marins de l’île du Sud en lisant d’une traite « Bluff« , un ouvrage très récent de David Fauquemberg sorti aux éditions Stock, qui m’a entraînée au milieu de l’océan Pacifique à travers les récits des anciens maoris qui partaient découvrir les mers. J’ai retenu mon souffle pendant la tempête, et senti la rugosité de la vie en mer à ces latitudes.
Au Brésil enfin j’ai d’abord dévoré « Rouge Brésil » de Jean-Christophe Ruffin. Pendant notre balade dans la jungle avec Luis j’ai imaginé Colombe gambadant au milieu des Indiens guaranis. Et ce livre n’a pas été étranger à l’envie féroce de voir la baie de Rio, où les bateaux du chevalier de Villegagnon, qui voulait découvrir la France Antarctique avaient accosté il y a 200 ans… Et quel plaisir d’apercevoir aux jumelles, depuis le Corcovado, l’île de Villegagnon qui sert d’écrin au récit de Ruffin. C’est à Rio également que j’ai lu « Samba Triste » de Jean-Paul Delfino, qui raconte la corruption et la terreur des années de plomb subies par le Brésil entre 1964 et 1985, et surtout la réalité des favelas – que nous avons frôlée en traversant la favela Babilonia…

Tous ces livres resteront gravés dans ma mémoire et associés pour toujours à chaque étape de ce voyage. On n’a pas vraiment envie de lire d’autres livres, qui nous éloigneraient de ce que nous vivons. Depuis le début du voyage je voulais être au plus près du pays du moment, pendant la journée en vivant chaque instant, mais également le soir à travers les lectures. Mais en Amérique du Sud c’est encore plus fort, parce que les romans que Marc et moi avons lus reposent toujours sur les faits des années de dictature, qui sont maintenant connus. Le livre de Nona Fernandez est même une enquête, personnelle mais très documentée, qui serre le coeur. Cela fait une drôle d’impression de voir dans la journée au Chili toutes ces plaques d’hommage aux « desparecidos », de croiser des foulards blancs des Grands-Mères de la Place de Mai en Patagonie, de voir les photos et des disparus au Musée de la Mémoire et des Droits Humains de Santiago et de plonger le soir plus profondément dans ces histoires de « subversifs » arrêtés, torturés puis jetés à la mer depuis des avions, ces militantes à qui on a arraché leur bébé pour les donner à des couples de militaires tandis qu’on les assassinait.  Réaliser concrètement que tout ceci a eu lieu quand nous étions petits, et dans des villes que nous connaissons maintenant – Santiago, Calama, Salta, Buenos Aires, ça fait un autre effet que si nous nous étions plongés dans ces lectures depuis notre canapé douillet, un verre de thé à la main. Ça bouscule sacrément. Toute cette période est terminée, mais encore tellement présente…

Nous comprenons mieux l’Amérique du Sud que jamais – nous ne la connaissions pas du tout avant d’y poser le pied – et nous avons plus que jamais envie de la comprendre. Mais ce soir je vais poursuivre pour les enfants la lecture de cet auteur chilien, Luis Sepulveda, que nous lisons avec beaucoup de plaisir. C’est L’histoire d’une mouette et du chat qui lui apprend à voler, ça parle d’amitié, de tolérance et de courage, c’est tendre et c’est drôle. Tout ce qu’il faut pour faire des rêves andins beaucoup plus légers…

 

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Caroline

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Danièle et Jean-Louis Coquin
mai 21, 2018 at 14:52 Répondre

C’est vrai, on approfondit beaucoup la connaissance d’un pays par ces lectures, on retrouve les endroits où ça s’est passé, on les cherche, on sort des sentiers battus;
Nous sommes capables de faire un détour de 500km pour aller voir le petit lac Kenozero où a été tourné le film « les nuits blanches du facteur »… et pour l’été prochain, nous avons deux ou trois sites (entre l’Ob et l’Oural) de goulag ou de déportation à trouver.
Sites qui existaient déjà du temps des tsars et où la vie était souvent terrible, mais pas toujours aussi épouvantable que ça !
Enormes bises affectueuses à vous tous… on vous envie !!!

Papito
mai 21, 2018 at 23:00 Répondre

Les lecteurs sont de plus en plus captivés, le suspense est crescendo..Qu’allez-vous découvrir qui soir encore plus merveilleux, étonnant, beau, riche d’émotions et de rencontres?
Nous attendons avec impatience les nouveaux écrits de chacun.
papito

Falque
mai 22, 2018 at 03:17 Répondre

« Soudains seuls » d’Isabelle Autissier…super aussi de lire ce livre à Ushuaia! Bonne route Anne Elise

MalakFamily
juin 3, 2018 at 19:24

Merci pour cette suggestion !

Odette Tillous
juin 2, 2018 at 17:39 Répondre

Merci Caro pour tes TDM toujours aussi captivants. J’ai adoré « Voyages de papier », aussi, pour votre prochaine escale au Mexique, je te conseille vivement de lire  » Diego et Frida » de JM Le Clezio. il existe en poche, mais comment te le faire parvenir? C’est une très belle histoire d’amour entre Diego Ribera et Frida Khalo, au travers de la peinture. Magnifique. Je vous embrasse tous les 5.
Odette

MalakFamily
juin 3, 2018 at 19:21

Merci pour cette suggestion de lecture ! Je ne l’ai pas trouvé sur ma liseuse mais j’ai une autre solution 😉 A bientôt !

sylvie Risoul
juin 8, 2018 at 21:04 Répondre

Oui, c est merveilleux de s imprégner de l atmosphère de chaque pays par la littérature. Je fais de même et le plongeon dans chaque pays y est plus intense.on a l impression de le connaitre un peu …
Et beaucoup d émotions avec les drames de chaque pays qu’ il ne faut pas oublier.

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